229. Le Nordeste, et après ?
Par Germain Sclafer, lundi 17 mai 2010 { Thème Carnet de voyage } | 1 commentaire
28 mars
Une étreinte. Lorsque nous nous quittons ce matin-là, Raquel est en pleurs et j'ai moi-même du mal à retenir mes larmes. Nos derniers baisers ont le goût salé des adieux. Nous nous reverrons pourtant, je le lui promets comme à moi-même. Elle attrape un calendrier.
- Quando ?1
Ses yeux humides plongent dans les miens et draguent le fond de ma pensée. Elle ne réémergera pas sans une réponse.
- Dos meses.2
Elle se met à étudier l'alignement des jours réduits en chiffres, et je la suis dans le temps à la pointe du stylo qu'elle fait sauter de l'un à l'autre. Nous nous arrêtons sur le « 2 » de la colonne « Juin », qu'elle entoure d'un cercle rouge en repassant dessus plusieurs fois jusqu'à creuser un sillon.
- Te quiero de vuelta el día de mi cumpleaños.3
Enfin c'est le moment de se quitter pour de bon, de prendre mon sac et de descendre à l'arrêt du bus. Moment que nous reculons au maximum, contre lequel nous nous battons dans une tendre embrassade. Son corps est secoué de spasmes qui remuent le mien, et je l'entends sangloter en silence. Je m'emplis du parfum de ses cheveux que je ne respirerai plus pendant quelques temps. Je les caresse doucement, avant que d'autres sensations ne viennent en effacer la mémoire sur mes mains. Mais je suis fatigué, nous avons peu dormi. Nous ne pourrons lutter encore très longtemps. Déjà nous desserrons notre étreinte. Ses bras glissent le long de mon corps, et les miens le long du sien. Nos doigts se rattrapent au vol, s'agrippent les uns aux autres. Puis lâchent prise.
Raquel noyée. Des effluves de printemps glissent dans l'air, papillonnent parmi les feuillages et mettent des sourires sur les visages. Elles m'enlacent mais je les chasse mentalement d'un revers de main. Je souffre, que diantre ! Qu'on me laisse pleurer en paix. Mon sac m'écrase le dos. Ça me fait une belle croix. Je l'y laisse. Voici en outre mon bus. Derniers baisers, dernières larmes. Je monte. Les portes se ferment. Le bus repart. Voilà. Je m'en vais. Je regarde en arrière. Raquel est rapidement engloutie par la foule qui déferle en vagues continues. Elle n'est plus.
Liberté Alors je me retourne, et à travers le voile de saudade4 qui coule de mes yeux, je jette mes derniers regards sur Rio la belle que j'ai tant aimé et que je délaisse. Pourtant, passé le premier serrement de cœur, c'est un relâchement, comme un puissant appel d'air qui me pénètre des pieds à la tête et me soulève. Une légèreté soudaine, cet arôme printanier certainement, qui tente de me distraire de mon travail de deuil. Je me cale plus profondément au fond du siège, et dans mon écrasement le ciel m'apparaît alors, m'ouvrant grand ses bras d'azur. Je mets bientôt un terme au flux lacrymal qui du reste rechignait à jaillir. Des chemins se tracent, que je suis en pensée et qui m'emmènent loin. Des paysages flous mais plein de promesses. Des gens inconnus, des événements que j'ignore et qui pourtant m'attendent et n'existeront que pour moi. Je vais être seul. Décider des routes, toutes, jusqu'au moindre sentier. Mes erreurs seront les miennes, personne à blâmer, et elles ne m'en seront que plus chérissables. Mes succès m'appartiendront pleinement, et rien ni personne pour entamer ma joie. Lors de mes errements qui ne manqueront pas, je me morfondrai certes, mais à ma manière et selon mon propre rythme. Ah ! doux sentiment de liberté, plus doux encore que toutes les saudades du monde et dont la force augmente à mesure que je me rapproche de la rodoviária.5 A moi Salvador, Brésil mystère, saveurs tropiques. A quoi ressembles-tu, toi le Nordeste ? Et ensuite, où m'emmèneras-tu ? Non, ne dis rien. Surprend-moi.
1. « Quand ? »
2. « Deux mois. »
3. « Je te veux de retour le jour de mon anniversaire. »
4. Cf épisode 168. Quelques brasses (note 2)
5. Cf épisode 148. Gabriel
Pas de nouvelle épisode la semaine prochaine, ni la suivante ou celle d'après. Après trois ans de tenue de récit sans faille, le temps est venu de lui accorder une pause, une respiration qui viendra regonfler ses voiles et l'emmener à bon port – quel qu'il soit. Cette pause survient exactement à la moitié du chemin parcouru : l'endroit idéal pour se retourner et évaluer ce qui a déjà été parcouru, afin de mieux prévoir ce qui reste à faire.
En attendant, n'hésitez pas à (re)lire tout ou partie des épisodes précédents >>>
A très bientôt, et merci pour votre fidélité !
G.S.



