24 mars

               L'air mauvais. Passé les portes automatiques de l'aéroport international Ministro Pistarini d'Ezeiza, on marque une pause pour se laisser gagner par cette excitation du départ qui ne manque jamais de vous soulever à ce moment précis, mais qui, cette fois, tarde à se manifester. On demeure les bras ballants, regardant autour de soi pour s'assurer que tout est en place. On note le cosmopolitisme de la foule, les panneaux des vols avec leurs destinations lointaines et les comptoirs des compagnie aériennes dont la seule lecture des noms – Korean Air, Saudi Arabian Airlines, Aerolineas del Sur – suffisent généralement à vous envoyer aux quatre coins de la planète. Mais le transport n'y est pas, on se sent désespérément immobile. C’est alors que l'on prend conscience de l'espace, singulièrement réduit par rapport à la fonction que le lieu prétend remplir, et de l'importante concentration humaine qui en découle. A ma droite, deux vénérables messieurs s'échangent diverses gentillesses, l'un en castillan, l'autre dans ce qui semble de l'hébreu. Leurs cris ont fini par déclencher les pleurs d'un poupon, dont la mère se met à réprimander les deux duettistes. Plus loin, ce sont des plaintes que l'on entend monter de files d'attentes tant serrées qu'elles n'ont parfois plus rien de longilignes et ressemblent davantage à de gros nuages denses, prêts à éclater. Et où est passé ce sourire qui d'ordinaire ne quitte jamais le visage des hôtesses ? Les traits sont tendus, on court et l'on hurle, l'air est chargé d'une électricité qui n'a rien de grisant et qui apparente le chassé-croisé des voyageurs à une débâcle de centre commercial.

               Innocence nouvelle. On ne tarde d'ailleurs pas à me bousculer et à me quereller, à rester ainsi fixé en plein passage. Je balance mon sac sur les épaules et me taille péniblement une trouée jusqu'au comptoir d'informations surmonté d'un gros « i ». Puis ce sont les formalités d'enregistrement embarrassées par l'incroyable cohue, le désagrément d'une taxe supplémentaire jaillie de nulle part, un sandwich pareil à du caoutchouc et que j'avale philosophiquement en pensant au soir... On annonce mon avion avec une heure de retard. Je peste un bon coup. Puis, avec le sourire, je me livre aux contrôles de police, ouvre mon sac, vide mes poches, retire ma ceinture, mes chaussettes et mes chaussures, haut les mains pour une fouille au corps qui permettra de vérifier l'absence d'objet suspect dans les replis de mes frusques. Blanchi aux yeux de l'ordre et de la loi, fort de ma nouvelle innocence, je me rhabille tranquillement et m'en vais flâner à travers la zone de détaxe.

               Pensées qui s'envolent. Parfums et chocolats. Souvenirs d'Argentine et de sa capitale. Gadgets électroniques. Il y a là moins de monde que ne pouvait le laisser craindre la multitude de tantôt. Peut-être que les fonctionnaires de la douane ont finalement trouvé à refouler et à remplir dignement leur devoir. Alcool, cigarettes. Je recherche vaguement quelque chose pour Raquel, quelque chose d'à la fois typique et qui trancherait avec le tout-venant folklorique. Saucissons. Fernet.1 Pas de livres ni de disques. J'abandonne et me dirige vers les grandes baies vitrées par lesquelles on voit décoller et atterrir les appareils. Les pistes sont larges et mènent jusqu'à l’horizon où se dresse la silhouette de collines. Mes pensées s'y engagent, errent, font mille et un détours. Hop ! l'une d'elles vient de sauter dans cet avion qui s'élance et s'en va au loin, loin dans les airs. Déjà, je ne la vois plus. Rio de Janeiro, c'est dans quelle direction ?



1. Spiritueux très amer et populaire en Argentine



Prochain épisode le 15 mars