215. L'ultime bacchanale
Par Germain Sclafer, lundi 8 février 2010 { Thème Carnet de voyage } | commenter
19 mars
L'univers qui danse. Le plus intéressant lorsqu'on se trouve sur le balcon du quinzième et dernier étage d'un immeuble cossu du quartier de Belgrano,1 ce n'est pas tant le champ d'édifices qui l'entoure et s'enfonce de tous côtés dans les ténèbres que les ténèbres elles-mêmes. Celles-ci coulent d'un ciel criblé d'étoiles, et à cette hauteur, on jurerait presque en faire partie. On est dominé par la sensation de s'être affranchi d'une certaine pesanteur, par le sentiment que l'on a cessé d'être terrestre, au point qu'il suffirait d'un bond pour se retrouver tout à fait en orbite. L'impression est inédite : car si j'ai déjà pu atteindre de tels plafonds, jamais je n'y avais été aussi soûl. Vertige des profondeurs ! Douce euphorie ! Les yeux à la verticale, je fixe un point précis, et c'est toute la galaxie qui se met à tourner autour, à valser au son du tango électrique qui s'envole par la baie vitrée du salon. L'univers chaloupe et tente de se réorganiser en un nouvel équilibre qu'il a du mal à trouver. Je serre les paupières ; en les rouvrant, je découvre que toutes les étoiles se sont évanouies. Mais elles réapparaissent peu à peu, reprenant graduellement leur silencieuse sarabande. J'abaisse mon regard et le pose sur un autre point, plus loin : se sachant visé, l'astre s'agite, se met à rebondir contre les parois de mon œil comme un électron libre. Sans ciller, je m'efforce de le capturer pour le remettre à sa place. Mais une explosion blanche m'oblige à fermer les yeux.
Face de lune. « Qué pasó ? » Pablo exhibe un large sourire qui arrondit et rehausse ses joues grosses de poupon, et je crois d'abord à la lune, une drôle de lune penchée sur moi. Pablo me caresse la tête et je me laisse faire : non que l'idée des doigts d'un homme courant dans mes cheveux me soit particulièrement agréable ; mais en la chassant – et c'est précisément le rôle de la boisson - il ne reste plus qu'une délicieuse sensation de chaleur qui irradie et qui apaise. Une brise vagabonde m'effleure le visage. Un parfum doux et fade, celui des clématites en pots, ou peut-être celui de Claudia, flotte autour de la table.
- Nada, fais-je, la voix paresseuse comme un ronronnement de félin.
Les doigts refluent lentement de ma chevelure, soulevant au passage quelques mèches. Pablo s'éclipse, les bras chargés de bouteilles vides. Comme il réapparaît, le choc du verre plein sur le fer de la table me fait sursauter. Face à moi les litres s'alignent, d'un rouge sombre et impérieux. J'empoigne mon verre et le lampe. Puis replonge dans ma torpeur, emporté par le murmure du vin qui coule.
La fin des vices. Lucie et D. Claudia. Pablo. Je suis heureux de partager avec eux mon ultime bacchanale sud-américaine. Demain – je ne le sais pas encore – je prendrai la décision de mettre un terme à certains de mes vices. Je me réveillerai dans un état habituel et qui me laissera avec une culpabilité plus terrible encore que celle du matin.2 J'aurai dans la bouche un goût de cendre, et des pores de ma peau suintera tout l'alcool que ma chair n'aura pas eu la force d'absorber. Heureusement je saurai me reprendre bien vite. Je m'extirperai de mes couvertures trempées de sueur, avalerai une tasse de café noir et deux aspirines, et sortirai prendre le soleil. Celui-ci sera à la température idéale, parfait pour me soutenir tout au long de ma lente régénération. Je serai pour sûr fermement résolu à me reprendre en main, et cette seule pensée contribuera à me redonner davantage d'énergie. Celles de Raquel et de Rio, qui m'attendent d'ici quelques jours, achèveront de me rendre entièrement à moi-même. Presque en paix.
1. Quartier résidentiel de Buenos Aires de classes moyenne et haute
2. Cf épisode précédent
Prochain épisode le 15 février



