24 mars

               Le même profil Au moment du décollage, l'homme assis à ma gauche ferme les yeux, et après s’être signé le visage, colle son front sur les phalanges de ses mains jointes. Il demeure ainsi, dans un recueillement profond durant les quelques secondes où l'avion prend son élan et s'envole. Puis, les lois terrestres définitivement abolies, il se signe à nouveau, ouvre les yeux, et se redresse avec l'expression satisfaite de qui a été exaucé. Je réalise soudain que c'est peut-être bien grâce à lui que nous grimpons actuellement, tranquillement, à travers la troposphère. Qui sait ce qu'il serait arrivé s'il ne s'était pas fendu d'une prière, si j'étais tombé sur un compagnon de voyage moins scrupuleux ? Qui d'autre ici pour assumer la charge de nos cent vingt petites existences, et quand bien même : sa demande aurait-elle eu la même portée, isolée et si dérisoire face à l'immensité du ciel ? Devant ce vertigineux mystère, je me raccroche au fait d'être toujours là et de pouvoir me perdre en de pareils conjectures. Une immense reconnaissance m'envahit. Je me penche vers mon camarade pour le remercier. Mais je m'arrête : ce profil, d'une grande banalité pourtant, vient de me frapper. Le cockpit devient un habitacle de bus, et je roule à présent de nuit entre l'île de Chiloé et Santiago. A côté, l'autre s'offre de trois quarts, penché en arrière et ronflant la bouche ouverte. Le même profil. Vraiment ? Quoique... Mais dans ce cas, pourquoi lui ? Foutue mémoire ! Et je reste là, en suspension au-dessus de notre accoudoir, à ne pas savoir si je dois lui faire part de ma gratitude ou lui demander des nouvelles de Chiloé. Aussi, tant qu'il en est temps – il ne s'est pas encore retourné - j'opte pour l'ignorance et me rétracte sagement au fond de mon siège.

               Vis. Faisant le point sur ma situation parmi les différentes strates du réel, j'en viens à douter de la responsabilité de mon voisin dans notre miraculeuse survie. Voyons : n'ai-je donc jamais pris l'avion sans qu'il s'y soit trouvé quelqu'un pour conjurer tout risque de crash, fuite de kérosène, dislocation en plein vol ou coup de foudre ma placé (liste non exhaustive) ? Autant de réjouissances qui rappellent que nous ne sommes pas encore tirés d'affaire. Nous avons quitté le sol argentin ; reste à rejoindre celui du Brésil. D'ici deux heures. C'est long. Surtout à dix mille mètres. On a le temps d'imaginer bien des choses. En jetant un œil à travers le hublot par exemple – ce que je ne manque pas de faire - on peut voir s'aligner une ribambelle de vis censées assurer le bon maintient des différentes parties de l'aile, et de celle-ci avec le corps de la machine. En prenant en compte chaque côtés, un calcul sommaire amène à estimer assez de ces attaches pour qu'il puisse s'en trouver au moins une qui ne tienne pas ses promesses. Et que celle-ci lâche, nous assisterions alors à une belle réaction en chaîne dont la rapidité ne nous laisserait pas même le temps pour une dernière prière. Après tout, pour ce qu'elle servirait...

               S'il faut y passer... Aussi, lorsque les hôtesses s'installent dans le couloir pour les démonstrations de sécurité, je leur porte un intérêt tout particulier, mimant mentalement les précieux mouvements de survie, repérant les endroits secrets – sous le siège, dans le plafond – où sont logés gilets de sauvetage et masques à oxygène. Mon voisin, lui, n'y prête pas la moindre attention, les yeux rivés vers l'extérieur où ce sont visiblement moins les ailes et leurs innombrables vis que les nuages qui le fascinent. Puis il se retourne vers moi. Me sourit. Et, dans un murmure :
               - Si hay que pasar, pasará.1



1. « S'il faut y passer, on y passera. »



Prochain épisode le 22 mars